Gouverner quand le chaos devient la règle
Le monde ne traverse plus des crises ponctuelles, il vit depuis quelques années un régime permanent de conflictualité et d'incertitude, et les chiffres en portent la trace.
En 2024, le nombre de conflits armés actifs a atteint son niveau le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale (PRIO, 2025 ; ACLED, 2025) ; de la guerre russo-ukrainienne aux attaques houthies en mer Rouge, en passant par la résurgence des violences au Sahel (Soudan, Mali, Burkina Faso, Niger). Ces conflits ne restent pas confinés à leurs théâtres : ils ont perturbé durablement le trafic maritime en mer Rouge et renchéri le coût du fret mondial, touchant des entreprises qui n'ont jamais mis un pied sur une zone de guerre. À ces conflits s'ajoute une économie grise (trafics, corruption, flux informels) dont les formes concrètes se comptent en vies : plus de 50 millions de personnes vivent aujourd'hui en situation d'esclavage moderne (Global Slavery Index, 2023), prises dans des chaînes d'approvisionnement que les entreprises présentent pourtant comme « propres ».
Le dérèglement climatique, de son côté, a causé 280 milliards de dollars de dommages économiques dans le monde rien qu'en 2023 (Swiss Re Institute, 2024), une facture dont la part revenant aux pays du Sud, premières victimes malgré une contribution historique minime aux émissions, reste largement sous-évaluée (GIEC, 2023). Parallèlement, l'essor de l'intelligence artificielle générative redistribue en quelques mois des compétences qui avaient mis des décennies à se construire, et les inégalités se creusent au même rythme : les 1 % les plus riches détiennent aujourd'hui plus de richesse que 95 % de l'humanité réunie (Oxfam, 2025). Ces phénomènes ne sont plus des « externalités » au sens où l'entend la théorie économique classique ; des chocs exogènes, rares, extérieurs au calcul de gestion.
Ils sont devenus récurrents, prévisibles dans leur imprévisibilité même, et ils pèsent désormais sur chaque décision budgétaire, chaque chaîne d'approvisionnement, chaque stratégie de recrutement. Un phénomène qui revient chaque année ne peut plus être traité comme un accident : il doit être gouverné comme une condition de fonctionnement ordinaire. C'est précisément cette bascule, de l'exception à la règle, que le CIMOA 2027 prend comme point de départ.
Dans ce basculement, le mot même de « Gouvernance » devient suspect. Rhodes (1996) a montré, dès les années 1990, que ce terme recouvre des réalités qui n'ont souvent rien en commun : la corporate governance des conseils d'administration, codifiée par l'OCDE pour prémunir les actionnaires contre les dirigeants, et la « bonne gouvernance » promue par la Banque mondiale à travers ses indicateurs mondiaux de gouvernance (Kaufmann, Kraay et Mastruzzi, 2010), destinés à évaluer la qualité des États. Les deux usages partagent le mot, rarement l'intention : l'un protège un capital, l'autre évalue une souveraineté.
Le CIMOA 2027 fait de cette ambiguïté son objet : qu'est-ce que gouverner, et gouverner quoi, lorsque l'instabilité devient la norme plutôt que l'accident ? Cette question se pose avec une acuité particulière dans les pays en développement. Ce ne sont pas des chocs identiques frappant des terrains égaux : les économies du Sud cumulent une dépendance plus forte aux exportations de matières premières, des marges budgétaires plus étroites, une dette extérieure plus lourde et des filets de protection sociale plus ténus, autant de raisons pour lesquelles un même choc climatique, financier ou sécuritaire y produit des effets plus profonds et plus durables qu'ailleurs.
Interroger la gouvernance depuis ces terrains n'est donc pas un choix de niche : c'est regarder le chaos contemporain depuis l'endroit où il frappe le plus fort. Cette interrogation prolonge un travail épistémologique engagé par Pesqueux et Mbam, qui montrent que les sciences de gestion, enfermées dans des héritages conceptuels pensés pour des environnements stables, produisent une connaissance « désituée » et dépolitisée, peu armée pour penser les conflits hybrides, l'économie grise, le réchauffement climatique ou les inégalités structurelles comme des objets de plein droit de la discipline. Cette critique appelle une épistémologie située, critique et engagée, repositionnée sur la trilogie rigueur-pertinence-impact et alignée sur la SND-30, les ODD, et l'Agenda 2063 de l'Union africaine.
L'objet du CIMOA 2027 se décline en objectifs spécifiques pour chaque partie prenante, visant à renforcer cadres théoriques, décisions en incertitude, politiques publiques, gouvernance d'entreprise, capacités institutionnelles et résilience communautaire.
Le CIMOA 2027 entend réunir enseignants-chercheurs, chercheurs, experts et décideurs des pays en développement pour interroger, depuis leurs propres cadres de pensée, ce que gouverner veut dire quand l'instabilité devient la norme, et pour proposer des grilles de lecture qui ne soient ni l'importation d'un modèle venu d'ailleurs, ni le repli sur une spécificité qui s'interdirait le dialogue scientifique international.
Toute contribution éclairant la thématique du congrès sous un angle non listé ici reste bienvenue.
